Vous avez dit « Design thinking » ?

Publié le Mis à jour le

Par Armelle Debaud

Un outil créatif à adopter d’urgence en bibliothèque

Tout a déjà été dit ou presque sur l’importance de l’innovation en bibliothèques. Un métier originellement centré sur la conservation, un contexte en pleine ébullition : il ne sera bientôt plus une bibliothèque dont les projets ne reflètent la question de la transformation.  Mais comment s’y prendre pour innover ? Quelles intuitions suivre, quelles stratégies mettre en place, quels outils adopter ?

Les bibliothèques se cherchent. Elles en sont à leurs balbutiements. La littérature foisonne, les projets font couler l’encre. C’est une phase particulièrement excitante où une bonne idée, menée par les bonnes personnes et proposée au bon moment peut faire avancer des institutions, pour certaines millénaires, à pas de géant.

 Il y a les innovations pensées pour moderniser l’offre de la bibliothèque, en finir avec le cliché d’endroit « poussiéreux et ennuyeux ». Celles faites pour mettre un projet en avant. Et puis il y a les innovations « 3è génération ». Quelques mots au hasard (car ils sont nombreux) : convivialité, personnalisation, transversalité, co-construction, 3ème lieu, services à l’utilisateur… : en introduisant ces concepts, nouveaux pour le monde des bibliothèques, elles bousculent l’ordre, obligent à repenser le modèle, remettent en question chaque action.

Il ne s’agit plus de fournir une prestation parallèle, voire secondaire, mais bien de proposer une nouvelle stratégie de services avec ses usages et ses représentations du métier. L’innovation, en somme ? Celle qu’illustre le Trésor de la Langue française par cette citation de Chateaubriand : « S’il y avait dans l’ouvrage innovation de style, il y avait aussi changement de doctrine » ! (Mémoires T.2, 1848, p. 45).

 C’est à cet univers nouveau et inspirant que j’ai pensé en parcourant les articles de Nicolas Beudon sur le « Design Thinking » publiés dans son biblioblog Le Recueil Factice, point de départ de cet article (in : qu’est ce que le design thinking). Un concept initialement issu du monde des designers encore confidentiel pour le grand public qui fait aujourd’hui timidement ses premiers pas en bibliothèque.

 Le « Design-think-quoi » ?

Définir le « Design thinking » en quelques lignes s’avère difficile. Il ne figure pas dans le dictionnaire, ne se décline pas dans Google sous la fonction « Define », même s’il a droit à un article sur Wikipedia et à une littérature par ailleurs largement liée au monde du consulting et de l’entreprise. Passons rapidement sur l’historique – un processus développé à Stanford dans les années 80 par Rolf Faste sur la base des travaux de Robert McKim – (je renvoie en fin d’article vers plusieurs sources pour qui souhaite approfondir) – et essayons d’en résumer les grands principes :

Avec le Design Thinking, tout part de l’observation des comportements : comprendre le public auquel on s’adresse et tenter de définir quels seront ses usages et ses besoins demain. Au-delà des aspects méthodologiques, l’intérêt est à chercher du côté de la dimension créative. C’est là que la rupture avec les méthodes industriellesmarketing, technologiesest totale. J’y reviendrai.

Contrairement à la gestion de projet traditionnelle, dont le mythe a en partie vécu, le Design Thinking met l’accent sur les phases d’interprétation et de création, trop souvent sacrifiées pour la planification, la coordination et la gestion des risques aux vertus rassurantes… et parfois hautement soporifiques, ne favorisant en tout cas guère l’innovation. L’observation de l’environnement, la définition du besoin, des objectifs, le brainstorming prennent ici toute leur place. Une approche humaine et participative donc, et de manière particulièrement concrète.

C’est en effet une méthode qui s’appuie sur l’idée que les anglo-saxons résument bien à travers le concept de « Test and learn » – « Essayer et apprendre » en français (ou Essayer pour apprendre) – dans le sillage des « co-construction », « co-création » et de partage du savoir dont nous entendons parler autour de nous. La phase d’échange et d’observation est systématiquement suivie de la construction collective d’un ou plusieurs prototypes qui vont être testés et améliorés au travers d’expériences pratiques. Ces « déclencheurs d’idées » expérimentaux n’ont pas besoin d’être sophistiqués. Nicolas Beudon cite 3 exemples très simples : des blocs de mousse pour repenser un espace, la maquette en post-it d’une interface sur un smartphone ou encore un jeu de rôle (Source: Design thinking in a day, IDEO, 2014). L’idée parfaite n’existe pas : elle se créé collectivement, ou pas.

Enfin, se rapprochant sur ce point des méthodes de gestion de projet classiques, le Design Thinking s’appuie sur des équipes pluridisciplinaires peu hiérarchisées, favorables à la créativité, si possible situées dans des espaces de travail dédiés. Un exemple parmi d’autres : le loft de Paris-Est D. school à l’Ecole des Ponts et chaussées, une des rares institutions enseignant le Design Thinking en France (http://www.dschool.fr/steelcase-equipe-la-d-school/).

Et maintenant, on en fait quoi ?

Et les bibliothèques dans tout ça ? Maintenant que nous avons, même approximativement, dressé le cadre de la philosophie sous-jacente – [je renvoie vers la liste en fin d’article les curieux qui souhaitent approfondir le sujet] – la question suivante est : comment mettre en place cette démarche dans une institution culturelle de lecture publique ? Avec quels arguments convaincre ma tutelle ? Que va-t-elle m’apporter concrètement ?

 Car l’innovation, si souvent mise en avant, de par les changements en profondeur qu’elle implique, se heurte naturellement aux hommes et aux organisations. Les bibliothèques n’y échappent pas qui, avec leurs perpétuelles mutations, sont à la fois un terrain favorable à l’expérimentation et des institutions publiques bousculées par les logiques de restriction budgétaire et de commande publique. Délicat pour débuter une méthode d’introduction au « lâcher prise »…

 Comme souvent par le passé dans le domaine de l’info-doc, les pays nordiques ont pris un peu d’avance. Aux Etats-Unis, le Design Thinking est devenu une réalité, qu’il s’agisse de réorganiser un espace, de créer un nouveau service ou une offre dédiée. Le Recueil Factice cite l’exemple de la section jeunesse de la bibliothèque publique de Chicago qui, pour concevoir de nouvelles activités de jeux et de contes, a d’abord mis en place un test grandeur nature – un prototype construit avec des blocs de polystyrène lui permettant d’observer comment les enfants s’appropriaient des accessoires et l’espace comme lieu d’expression. Au Danemark, c’est la bibliothèque d’Aarhus, autre pionnière dans le domaine, qui propose des valisettes « prêtes à l’emploi » pour conduire des groupes projets.

Voilà aussi comment est née l’idée de « Design thinking for Libraries », un kit pratique publié par la compagnie IDEO sous licence Creative Commons grâce au financement de la Fondation Bill & Melinda Gates. Cette méthode de réflexion centrée sur l’usager et ses attentes est destinée à tous les bibliothécaires souhaitant faire évoluer l’institution dans laquelle ils travaillent. La promesse : transformer les bibliothèques en laboratoires de l’apprentissage (« Transforming libraries into learning labs »). La boîte à outils se compose de 3 documents à télécharger gratuitement : un guide de 120 pages expliquant la démarche, un manuel d’activités d’accompagnement avec des fiches-supports d’application et un « guide pour les gens pressés » ou comment utiliser le Design Thinking en le testant d’abord sur une journée. Rédigé en anglais, ce kit est en cours de traduction française par des volontaires pour être mis à la disposition de la communauté des professionnels.

 Téléchargez ces documents en cliquant ici : http://designthinkingforlibraries.com/

Au-delà de l’effet novateur qui consiste à créer un laboratoire d’expression artistique ou à apporter des blocs de polystyrènes, le Design Thinking permet la rencontre en « situation » et donne aux bibliothécaires des arguments concrets issus de situations (presque) réelles expérimentées en direct avec les usagers (et pour partie des experts). Son plus grand mérite est peut-être de réinterroger les besoins et les objectifs sans espace excessif pour l’implicite et avec suffisamment d’arguments de terrain pour convaincre, sans impliquer forcément des « ponctions budgétaires » !

 Et en France ? Nous n’avons pas encore tout à fait le Design Thinking mais nous avons quand-même des idées ! C’est la démarche adoptée par exemple à travers des événements exceptionnels comme le Museomix – participation d’une dizaine de musées à un « Marathon créatif » annuel regroupant des musées, des amateurs et des professionnels de la culture pour mettre au point une médiation innovante en 4 jours – ou les Biblio Remix, pendant de Museomix en lecture publique, avec la création de projets par des usagers dans un espace emprunté pendant un temps donné.

C’est aussi l’initiative de terrain originale prise par la bibliothèque départementale du Bas-Rhin (BDBR) pour repenser son offre en communes rurales à travers l’opération Lectures locales, une démarche de co-construction appliquée au service public présentée le 21 mai 2015 dans l’espace parisien Superpublic dédié à l’innovation publique.

Avec la coopération du « DSAA design In situ lab » de l’académie de Strasbourg, des étudiants transformés en « supers médiateurs » sont aller interviewer les usagers sur leurs attentes, leurs contraintes locales et leurs éventuelles craintes : aménagement d’un vélo de la Poste pour aller à la rencontre des habitants, ateliers et dispositifs de lecture audio bricolés pour les enfants, invention d’un « révèle-émotion » pour encourager l’échange sur des œuvres, brocante de « désherbage » déguisée en opération de communication – ou inversement … “Ce n’est rien mais jusqu’il y a peu, le bibliothécaire était prescripteur », rappelle Anne-Marie Bock, Directrice de la bibliothèque interrogée en mai 2015 par la Gazette des communes (in : Design de service public en bibliothèque, l’ingéniérie de demain »). « Dire : parlez-nous, vous les usagers, de la façon dont vous ressentez’, c’est autre chose.” Précise-t-elle allant jusqu’à en conclure : “ Les projets d’établissements en cours de construction intégreront le design de service dans notre mission d’ingénierie» – Consciente toutefois, comme ses collègues, que « monter en compétences sur la commande publique » est primordial pour faire passer ces pratiques au rang professionnel.

En conclusion…

Quels que soient les conseils et les méthodes, la recette du succès reste fragile : savante alchimie entre la connaissance du terrain, la prise en compte des réalités et la capacité à oser faire et à changer. Un domaine dans lequel le bibliothécaire en tant que personne a un champ d’actions vaste, si tant est qu’il y soit porté par son tempérament et par ses convictions. Le projet collectif l’y aide grandement.

Toutes choses égales par ailleurs, l’aspect humain, simple et sans prétention du Design thinking a retenu toute mon attention.

Ici, la logique de l’entreprise peut être revue et adaptée à un monde ouvert et gratuit, ou qui devrait l’être, celui de la culture. L’immatérialité des services et des expériences ne sont pas un frein. La créativité a réellement une place. Aux antipodes des méthodes traditionnelles utilisées dans l’industrie de la technologie et du marketing, cette approche humaine et empathique de l’innovation, tout sauf informatisée et intellectuelle, accorde une valeur aux idées et à l’expérimentation par cycles et par explorations. Elle ouvre ainsi un cadre plus ouvert, expérimental – on pourrait même dire plus « démocratique » que la conduite de projet linéaire classique. L’utilisateur n’y est pas seulement vu comme un consommateur passif, il est pris au sérieux et entendu, ou tout du moins tend à l’être s’il le souhaite, devenant ainsi un contributeur actif pour faire évoluer la bibliothèque vers le monde de demain. Un concept innovant à suivre désormais de près.

POUR ALLER PLUS LOIN : LIRE ET PARTAGER

 Sur le Design thinking en général

Sur le Design thinking en bibliothèque 

Publicités

Une réflexion au sujet de « Vous avez dit « Design thinking » ? »

    […] participatifs comme les Museomix et Biblio Remix (voir à ce sujet mon précédent article : « Vous avez-dit Design Thinking » sur ce blog), bibliobus des bibliothèques départementales bien sûr (qui n’ont pas attendu […]

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s